"Les sagas islandaises"


par Régis Boyer
Conférence du 17 novembre 2008

Interview de Régis Boyer



Présentation des chefs-d’œuvre de la littérature médiévale, les sagas islandaises, par l’ancien directeur de l’institut des études scandinaves à la Sorbonne, et spécialiste de la littérature, l’histoire et la société de l’Europe du nord.




Pour situer

L’Islande est à mi-chemin entre les États-Unis et la Russie. Le pays a d’ailleurs servi de pivot lors des années de Guerre Froide.

L’île est habitée de façon permanente depuis 874, et ce mouvement d’installation s’est étalé jusqu’en 930. Mais pour autant, avant, l’Islande n’était pas déserte : elle était habitée par des ermites irlandais.

Quand des grands seigneurs norvégiens sont venus s’installer avec femmes, enfants, bétails, et biens meubles, ils ont entrecoupé leur voyage d’étapes, notamment au Danelaw (autour de York), ou dans les îles nord-atlantiques. Cela leur a pris trois à six mois pour venir s’installer.

Pourquoi sont-ils partis ? On ne le sait pas. L’explication courante veut qu’ils aient refusé l’autoritarisme de Harald à la belle chevelure. Ce n’est pas sûr que ce soit la bonne explication, mais toujours est-il qu’ils sont partis.

Il faut insister sur le fait que seule une élite est partie en Islande. Pas le menu peuple.

En cours de route, dans les territoires celtes, ils ont raflé femmes, concubines, se sont fait des alliés. En conséquence, la société islandaise n’est pas à 100% scandinave. Elle est un mélange de scandinaves et de celtes : deux cultures, deux ethnies, deux traditions, le tout dans une île. L’Histoire a prouvé que ce mélange donnait des résultats étonnants, comme en Crête, en Sicile, Corse ou en Irlande.

L’Islande est christianisée en 999 ou 1000. C’est une conversion pratique pour faciliter le commerce avec les nations européennes. Jusque là, le Nord n’avait pas d’écriture. Les scandinaves utilisaient les runes.

Avec la religion, les prêtres chrétiens apportent des textes bibliques et classiques (en grec et latin). Cela crée une onde de choc, car les familles, celtes et scandinaves, ont une tradition orale, et eux aussi ont des histoires.

Les Islandais ont donc désormais une écriture, et un modèle, et sont donc en mesure d’écrire.




L’origine des sagas

Le mot Saga est dérivé de Segja (dire). C’est un récit en prose. À l’époque, l’occident écrit en vers. Ce mot traduit aussi bien une histoire, une légende, une hagiographie, un conte, un dit, un récit biblique, une historia, un mythe, une chronique, le roman courtois, ... C’est un mot polysémique.

Le mot Saga signifie tout ce qui peut sémantiquement couvrir un récit court en prose. C’est un mot aussi ambigu, équivoque et polysémique que vous pouvez le rêver. Il est très subtil.

Une Saga raconte une histoire, en général une biographie. L’auteur prend un grand personnage, présente ses anscendants, raconte sa vie de sa naissance à sa mort, puis parle éventuellement de ses descendants. C’est une autobiographie concentrée sur un personnage, et jamais un texte poétique. Mais il est vrai que beaucoup de Sagas agrémentent leurs récits de strophes scaldiques pour justifier la véracité de leurs écrits.

Ce qui fait la Saga, c’est son style. Un style inimitable, dont on ne parvient pas à retrouver le secret : une écriture simple, sans lyrisme, avec un humour sec et froid, qui ne dit jamais les choses ouvertement et abuse des litotes. Les adjectifs et adverbes sont rarissimes, et les verbes sont des verbes d’action.

La question aujourd’hui est de savoir si une Saga était écrite pour être dite ou récitée. Si elle est récitée, l’est-elle en improvisation ou à partir d’un schéma directeur ?




Deux théories

Autre problème : les origines des Sagas.

Deux théories s’affrontent, toutes les deux romantiques. Elles ont toutes les deux vu le jour en Allemagne.

- La prose libre : cette théorie part du constat de l’existence et de la solidité de la tradition orale. Le soir à la veillée, la grand-mère racontait ses sagas. Un jour, un homme la note sur papier. Je ne crois pas en cette théorie. Les Sagas sont trop écrites, bien écrites, et consciemment écrites. Une caractéristique que l’on ne retrouve pas dans les contes populaires, de tradition orale. Ces petites sagas, d’une dizaine de pages au maximum, appelées þættir, auraient pu servir de base pour écrire les Sagas. Mais ce sont des histoires difficiles à diluer.

Autre piste, la famille est sacrée chez les anciens germains. Les sagas auraient donc été composées pour illustrer la mémoire, pour les archives familiales. Mais il existe des sagas où la famille des héros n’intervient pas.

Le livre Landnámabók énumère toutes les grandes familles, et agrémente le récit de détails à partir desquels on aurait pu ébaucher une saga. Mais beaucoup des gens cités dans le Landnámabók ne figurent pas dans une Saga, et inversement.

En conclusion, l’origine orale n’est pas recevable, même si les auteurs ont souvent un maniérisme de formulation qui pourrait être oral ("les gens disent que…"), mais il pourrait être destiné à donner l’illusion de la vie dans le texte.

Cette théorie est aujourd’hui abandonnée. Il peut exister quelques traces d’une tradition orale dans les Sagas, mais un absolu serait excessif.

- La prose livresque : je suis l’un des tenants de cette théorie. Lorsque l’Islande s’est convertie, les clercs ont amené des trésors livresques : la Vie des Saints (on en possède 97 traduites en islandais au XIIIème), des récits bibliques, et de la littérature classique. Le tout a été traduit en Islande. C’est le miracle islandais : 35.000 personnes ont produit une activité littéraire hors du commun.

La théorie est donc la suivante : une saga est une vie de saint, ou de roi, dont le héros ne serait pas un saint ou un roi, mais qui conserverait le même schéma directeur. Le récit de sa vie met l’accent sur ses valeurs.

L’homme islandais cultivé et de bonne famille disposait de tout un trésor de textes qui pouvaient servir de modèle et/ou d’incitateur pour écrire une saga.




Les différents types de sagas

Il existe différents types de saga. Ce n’est pas un texte unique, il y a quantité de variantes.

- Les sagas des rois : un personnage est un Roi, en général de Norvège, parfois du Danemark : la saga de Ólafr Tryggvasson, ou la Saga de St ólafr par exemple. Pourquoi la société islandaise, sans roi s’est-elle cramponnée aux Rois ? Cela correspondrait aux anciens germains qui faisaient le culte du Roi sacré. C’est cette image du roi sacré que l’on célèbre en racontant sa vie.

- Les sagas des Islandais, ou sagas de famille. Elles parlent d’un personnage : ses ascendants, sa vie, ses temps forts, puis le fait mourir et parle de ses descendants. Ce sont les plus célèbres : la saga de Snorri le Godi, la saga des gens du Val au Saumon, la saga de Grettir le Fort, la saga d'Egill, fils de Grímr le Chauve, et la plus célèbre de toutes, la saga de Njáll le Brûlé. Bien sûr, il en existe d’autre : la saga de Gísli Súrsson, la Saga du Vinland, …

- Les sagas des contemporains. Ce sont les plus proches de l’Histoire. C’est une chronique des faits et gestes de certains Islandais pendant l’indépendance. Mais l’auteur est plus conscient des réalités historiques car il est plus proche dans le temps des personnages de son texte. Le chef-d’œuvre est la Saga des Sturlungar.

Plusieurs lois régissent ces textes : un héros d’une Saga peut se retrouver dans une autre. La valeur majeure de ces hommes et femmes est l’énergie. Ce sont des gens d’actions, qui privilégient les valeurs d’action. Ce sont également des textes très gouvernés, très composés. Un détail du chapitre 3 peut ressortir plus tard.

Les auteurs n’interviennent jamais directement, ils se réfugient derrière le jugement des contemporains.

- Les sagas légendaires, ou des temps archaïques. Le prétexte historique est mince, l’histoire est brodée autour d’un héros central qui peut avoir existé, mais qui n’est qu’un prétexte pour rajouter la magie, des monstres, …

Le modèle de ces Sagas est la Saga de Sigurd, meurtrier du dragon Fáfnir. D’ailleurs, attention aux libertés historiques prise par Wagner pour son opéra. Il avait de mauvaises sources et a reconstitué tout seul l’histoire de Siegfried, et cela a fait plus tard un grand tort à l’histoire de l’homme germanique ancien.

Ce ne sont pas des textes épiques, car une épopée suppose une simplification absolue et un grossissement, mais ce n’est pas la préoccupation de l’auteur, au contraire.

- Les sagas de Chevalier : Ce sont des traductions-adaptations des textes de Chrétien de Troyes, ou autre. Ils sont traduits et adaptés pour former des Sagas. Ce sont des textes très intéressants car souvent nous ne possédons plus le manuscrit original. Par exemple, Tristan et Iseult : les originaux ont disparu, mais ont été traduits en vieux norrois. Les savants arrivent, en partant des traductions, à reconstituer l’original en vieux français.

Au début du XIVème, le style des sagas tombe en décadence, tout comme le pays qui finit par perdre son indépendance.




Une vision de la vie et du destin

Les sagas sont une vision de l’homme, de la vie et du monde. Les anciens germains étaient convaincus qu’ils n’existaient pas pour rien, qu’ils n’étaient pas de trop. S’ils existaient, c’est que les anciennes puissances l’avaient voulu, ils sont donc dotés d’un destin particulier. Une mise à l’épreuve du caractère permet de comprendre la coloration donnée par les dieux à sa vie. Soit je mérite de donner lieu à une Saga, soit non. Cette idée de destin les pousse à se connaître, à s’accepter, à s’assumer. Ils marchent consciemment et librement vers une consommation de leur destin. Le vocabulaire ne trompe d’ailleurs pas. Il existe 19 mots pour destin en islandais (5 en français), 11 pour l’honneur (contre 3 en français). Ils vont vers une mort concentrée, acceptée et magnifiée, ils veulent être grands, mais sans avoir une hagiographie.


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