"Sjón et le réalisme magique"


par Éric Boyer
Conférence du 21 novembre 2008

Interview de Éric Boury



Dans son livre "Sur la paupière de mon père", Sjón nous plonge dans un monde totalement imaginaire, surréaliste et magique. Il réécrit complètement l’histoire de l’Islande. Ce roman échappe aux grilles d’analyses préconçues. Peut être car l’auteur est avant tout un poète. Le titre originel de l’œuvre est tiré de l’hymne national islandais : "petite fleur d’humanité couverte d’une larme tremblante".




Deux mondes

Lorsque Sjón nous parle d’imaginaire, il trace une frontière entre deux mondes : l’un phénoménologique, ancré dans la réalité, l’autre mental, totalement imaginaire. Et en littérature, il est souvent difficile de différencier les deux. Le réel ne s’impose pas avec évidence, et la limite avec l’irréel n’est pas très claire.

Cette œuvre en est une éblouissante démonstration : il prend appui sur des évènements historiques, (la seconde guerre mondiale, l’holocauste, l’indépendance de l’Islande), mais un certain nombre de chapitre se révèlent de l’imaginaire. Pour preuve, l’œuvre commence par "il était une fois…". Dans son monde, Sjón jongle entre le réel et l’imaginaire.

Sjón place son œuvre sous le signe d’un héritage littéraire national, les sagas, tout en revendiquant le droit à la fantaisie et au fantastique. Il puise également dans des souvenirs bibliques et les détourne.




Reculer pour mieux avancer

Le texte fonctionne comme une œuvre de fiction, contenant d’autres œuvres de fictions renvoyant encore à d’autres textes. C’est de l’intertextualité. La chronologie est chahutée au point de déstabiliser le lecteur dans une histoire à tiroir : Sjón perd le lecteur, qui se retrouve là où il ne s’y attend pas.

Le mode narratif est particulier : on avance, on recule, se perd, recule encore. Le lecteur doit reconstituer un puzzle et une chronologie morcelée. La narration avance grâce à des scènes qui embrouillent puis éclaircissent. Les références se multiplient et plusieurs éléments se mêlent : l’Islande moderne, ancienne, la bible…

La narration part dans tous les sens : oui, et non, car elle ne va en fait que dans un sens. La bifurcation reste le plaisir de raconter des histoires pour Sjón.




Le surnaturel comme évidence

Les éléments irrationnels et merveilleux sont acceptés sans problème dans la narration. La présence de fantômes ne soulève pas de question. Le surnaturel ne choque pas.

Sjón pioche dans la littérature guidé par sa propre fantaisie. Il valide avec le lecteur un monde réaliste où le merveilleux côtois le banal.

Lorsque le petit garçon naît à la fin, c’est en fait le livre qui naît au début : il n’y a pas de commencement, pas de fin, mais une éternelle continuation. L’écrit se confond avec la réalité, et devient la seule réalité qui vaille.




Le réalisme magique, c’est cette perméabilité des catégories spatio-temporelles, l’intertextualité qui renvoie à l’imaginaire collectif, et les références auto-telliques (comme si le texte s’écrivait sous nos yeux en autogestion).



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